Diplômés de grandes écoles

ils ont changé de voie

Ils ont rejeté les carrières toutes tracées qui s’offraient à eux pour suivre leur passion, leur engagement, leurs convictions… Récit et décryptage de parcours en rupture.

Àl’âge de 28 ans, Antoine* a choisi de démissionner d’un poste de consultant chez PricewaterhouseCoopers pour travailler dans une association de réinsertion par le sport de jeunes en difficultés sociales. Diplômé de HEC, avec un père énarque et deux frères sortis l’un de Centrale Paris, l’autre de l’ESSEC, le jeune homme a pris conscience qu’il n’était « pas fait pour rester dans l’univers du consulting ». Deux expériences humanitaires pendant ses études, en Inde puis au Bénin, ont sans doute contribué à faire vaciller un plan de carrière trop prévisible. Prêt à assumer les conséquences de son choix, dont une baisse de près de la moitié de son salaire, ce jeune homme explique simplement ce tournant : « Je veux porter des projets dans lesquels je me retrouve, des projets d’intérêt général ».
« Se retrouver, donner du sens à sa vie »… voilà autant d’arguments avancés par ces diplômés qui décident de rompre avec un avenir (trop ?) bien assuré pour assumer un choix personnel a priori plus incertain, qu’il s’agisse d’un projet social, humanitaire, artistique, voire spirituel. Nombreux y pensent. Rares sont ceux qui passent à l’acte. Et pourtant, la tentation est forte.

L’effet « réalisation de soi »
Changer de voie n’a rien d’exceptionnel. Ce phénomène a même fait l’objet d’une étude du Centre d’Etudes et de Recherche sur les Qualifications (CEREQ), qui montre que 15% des jeunes diplômés opèrent une réorientation professionnelle dans les sept premières années de leur vie active. Voilà qui n’a rien d’étonnant dans une société qui érige en modèles la mobilité, le changement, l’épanouissement personnel, ou encore la fameuse « réalisation de soi ». Mais pour sortir d’un parcours tracé à l’avance, encore faut-il, selon la sociologue Claire Bidart, réunir une conjonction de facteurs favorables. « Il faut souvent un déclencheur, précise la sociologue, qui peut être une brusque déception par rapport au monde de l’entreprise, un deuil qui amène à relativiser ses priorités, une rencontre amoureuse qui modifie l’estime de soi… ». Pour Claire-Lise Pattegay, psychologue à l’ESCP-EAP, « c’est le sentiment inquiétant d’être sur une autoroute et de ne pas avoir la maîtrise de son destin qui fait réagir les élèves ». Et de préciser : les stages favorisent souvent cette prise de conscience. En se confrontant aux aînés dans un univers de travail, il y a un effet miroir qui permet de se projeter sur son devenir professionnel ».

Un diplôme qui permet d’oser
Responsable du service de psychologie de l’Ecole polytechnique, Anne Delaigue reçoit depuis plus de vingt ans des étudiants qui, au terme d’un parcours sans fautes, ont omis de s’interroger sur leur envie de métier. « Focalisés pendant deux ou trois ans sur des concours extrêmement exigeants, ils y consacrent toute leur énergie. Ils n’abordent jamais la question de leur orientation future. C’est une fois arrivés à l’école qu’ils peuvent enfin s’interroger sur leur identité et leur trajectoire professionnelle ».

Pour ceux qui mettent alors à jour un projet qui n’a rien à voir avec leur cursus, ce changement d’orientation se révèle surtout un premier choix enfin assumé. « Pour sortir d’un carcan dans lequel l’élève se sent enfermé, précise Anne Delaigue, il doit parfois se révolter contre la pression des parents, des professeurs et, plus tard, du monde de l’entreprise, qui tolère mal l’originalité ». Quoi qu’il en soit, les parcours atypiques ne sont pas si rares. Et pour nombre de ces diplômés, une formation d’excellence est aussi un point de départ à partir duquel tout est possible. Diplômé de l’ESSEC, Benoit Auzou est parti trois ans dans l’humanitaire en travaillant notamment avec des enfants roumains, avant de se tourner vers la production de spectacles et de fictions : « Je sais que mon diplôme m’assure la possibilité de retourner vers une voie plus classique avec des expériences diverses, qui ne sont certes pas dans la norme, mais qui seront toujours reconnues ».

 

 

*Le prénom a été changé

 

Hakara Tea,
33 ans, polytechnicien aujourd’hui directeur des projets de l’ONG Passerelles numériques


De Polytechnique à Standford, le CV de Hakara Tea aligne les établissements d’enseignement supérieur les plus prestigieux. Ce Français d’origine cambodgienne en convient : « Pour avoir une carrière assurée, j’avais tout misé sur les études sans vraiment réfléchir au-delà ». Une fois diplômé, il rentre dans un cabinet de conseil en stratégie. Une entreprise qui ne fait appel qu’à la crème de la crème des diplômés, mais où règne « une ambiance peu enthousiasmante ». Deux ans plus tard, un plan de licenciement bouleverse sa vie. « J’ai saisi l’opportunité pour rembourser mes emprunts et recommencer à zéro, raconte l’ancien consultant. Ces deux années m’ont donné confiance. J’ai compris que je me revendrais facilement sur le marché du travail. Je pouvoir choisir ce que je voulais faire de ma vie ! ».


Le jeune homme décide alors d’effectuer une mission humanitaire au Cambodge pour enfin connaître le pays de ses parents. « Cette expérience m’a ouvert les yeux sur ce que je pouvais apporter au monde de l’humanitaire. Les projets de développement ont besoin de personnes comme moi qui savent gérer des équipes, monter des projets, trouver des partenariats ». Toujours soucieux de profiter des opportunités, Hakara Tea enchaîne les expériences : un poste dans une start-up, puis des missions en Afghanistan. Il revient au Cambodge en 2005 pour monter Passerelles numériques, une association qui forme des jeunes Cambodgiens défavorisés aux métiers de l’informatique. Trois ans plus tard, le centre de formation fonctionne et accueille 250 étudiants. « Aujourd’hui beaucoup plus épanoui que dans le conseil », Hakara Tea ne compte pas s’arrêter là. Il travaille à l’ouverture de centres similaires au Vietnam et aux Philippines. Son ambition désormais ? « Aider un maximum de jeunes ».

 

 

Christine Gautier
34 ans, diplômée de l’ESSEC, aujourd’hui religieuse à la congrégation romaine de Saint-Dominique

 

Lorsqu’elle était au lycée, Christine Gautier, déjà « chrétienne et pratiquante convaincue », n’imaginait pas un instant prendre le voile. « J’ai décroché le bac assez jeune, à 16 ans et demi, et je n’avais pas beaucoup d’idées sur mon avenir », confie la sœur. Bonne élève, elle s’est dirigée vers une classe prépa. Puis, elle intègre l’ESSEC, toujours sans projet professionnel précis. Elle profite alors des stages dans l’industrie ou la banque pour tester ses goûts. Parallèlement, son « cheminement vers le Christ » progresse. Sa vocation s’impose à elle au cours de la deuxième année d’études à l’école de commerce. « Je suis partie faire un camp de ski et j’y ai rencontré de jeunes religieux. J’ai alors compris que le Christ frappait à ma porte et que je ne serais pleinement heureuse qu’en suivant cette voie ». La future sœur finit son cursus avant de prononcer ses vœux. Son dernier stage se déroule à Londres, à la Société générale, où elle s’occupe d’analyse de crédits. Une expérience pendant laquelle elle s’est « beaucoup ennuyée »… Elle le reconnaît aisément : « Plus l’appel du Christ mûrissait en moi, plus je me situais difficilement dans le monde de l’entreprise ». Dès son diplôme en poche, Christine Gautier quitte tout pour consacrer sa vie à Dieu. « On rentre au couvent avec son histoire, mais c’est une nouvelle vie qui commence », précise-t-elle. Une nouvelle vie où sa formation est utile : trois jours par semaine, sœur Christine gère l’économat de sa province.

 

 

Julien Lubek,
32 ans, diplômé de HEC devenu mime, comédien et acrobate

 

À l’issue de sa scolarité au prestigieux lycée Louis-le-Grand, Julien Lebek ne s’est pas trop posé de questions. Son père énarque, son frère polytechnicien, tous deux à l’Inspection des finances… Le jeune homme suivrait leur chemin et ferait une grande école. En l’occurrence HEC. Cours de marketing, mise en situation… Julien découvre l’entreprise et commence à sentir le décalage. « J’avais du mal à jouer le jeu. Mais mes parents fiançaient mes études et je savais que j’avais de la chance d’être là ». Ses stages achèvent de lui ouvrir maté pour ma sensibilité. Je me suis senti dans l’incapacité de me lever tous les jours à 7h30 et de passer ma vie dans un bureau ».
Ce doux rêveur décroche son diplôme au prix d’un mal-être palpable. Au lieu d’entrer dans la vie active, il intègre Sciences po. Une façon de repousser le moment de choisir sa voie. A côté de ses études, il suit des cours de mime. D’abord pour le plaisir. Son prof le trouve très doué et lui recommande de tenter l’Ecole internationale de mimodrame Marcel-Marceau. Une révélation. « Pour la première fois, je choisis ma vie. Je m’affirme par rapport à mon milieu ». Tout s’enchaîne alors. Le mime se forme à la danse, au théâtre et à l’acrobatie. Et avec « du travail, des contacts et un peu de chance », commence à côtoyer des chefs d’orchestre de renom qui lui ouvrent les portes de grandes scènes, comme le théâtre des Champs-Elysées ou le Royal Albert Hall à Londres.
De plus en plus déterminé, Julien Lubek ne veut pas se laisser happer. Il abandonne peu à peu ces grands projets pour créer sa compagnie, le Shlemil théâtre, et créer ses propres pièces. « Je fuis désormais l’élitisme. Dès qu’on est dans les hautes sphères, on perd la magie des petites choses. On a souvent plus d’émotion en se produisant devant 40 personnes que devant 400. Je suis à la recherche de simplicité, de sincérité, de partage », avoue ce clown un peu torturé qui se produira l’été prochain au festival off d’Avignon.